
Les Érinyes, connues sous le nom de Furies dans la mythologie romaine, sont l’incarnation de la vengeance implacable. Pour certains textes, elles sont les filles de Gaïa et naissent dans des circonstances sanglantes. Elles sont les gardiennes de l’ordre moral et les protectrices des lois ancestrales. Pourquoi inspirent-elles autant de fascination que de terreur ? Découvrons leurs origines, leurs rôles, et les légendes auxquelles elles ont participé.
I. Origines et Naissance des Érinyes : Les Filles du Sang et de la Terre
L’origine des Érinyes est enveloppée dans un voile de mystère et de drame. Selon Hésiode dans Théogonie, les Érinyes naquirent du sang d’Ouranos, le Ciel, qui fut mutilé par son fils Cronos. Alors que le sang d’Ouranos touchait Gaïa, la Terre, ces terribles déesses furent engendrées.
D’autres versions de leur naissance attribuent leur origine à Nyx, la Nuit. Cette version renforce leur association à l’obscurité, à l’inconnu et aux terreurs primordiales. Les Érinyes sont parfois appelées les « Filles de la Nuit », symbolisant une justice froide et implacable.
D’autres traditions les présentent comme filles de couples comme Gaïa et Scotos (la Ténèbre), ou encore Hadès et Perséphone selon les récits orphiques.
Leur apparence terrifiante renforce leur nature punitive : des femmes ailées, souvent décrites avec des cheveux entrelacés de serpents, des yeux pleurant des larmes de sang, et des vêtements noirs tachés. Armées de fouets et de torches, elles sont aussi terrifiantes par leur apparence que par la terreur morale qu’elles inspirent. Leur nombre était à l’origine indéfini, mais à partir d’Euripide, elles sont fixées au nombre de trois : Alecto (l’Implacable), Tisiphone (la Vengeresse du meurtre) et Mégère (la Haine).
II. Les légendes qui les entourent
Les Érinyes sont omniprésentes dans les tragédies grecques, où elles incarnent une justice impitoyable, vengeresse et ancestrale. Leur fonction première est de traquer sans relâche les auteurs de crimes contre l’ordre moral et familial, en particulier le matricide, le parricide et le fratricide. L’exemple le plus marquant de leur action reste la poursuite d’Oreste, narrée par Eschyle dans Les Euménides. Après avoir tué sa mère Clytemnestre pour venger son père Agamemnon — assassiné à son retour de Troie — Oreste est pris en chasse par les Érinyes, insensibles aux arguments d’Apollon qui avait pourtant ordonné le meurtre. Les Furies ne jugent pas, elles exécutent la loi ancienne et sacrée du sang. Elles poursuivent Oreste jusqu’à Athènes, où Athéna instaure le premier tribunal pour juger les crimes de sang, créant une césure fondatrice entre vengeance privée et justice civique.
Mais Oreste n’est pas leur seule victime. D’autres héros mythiques ont subi leur courroux. Héraclès, après avoir tué sa femme Mégara et ses enfants dans un accès de folie, est purifié par Thespios, mais reste hanté par leur souvenir. Alcméon, coupable de matricide, est également traqué par les Furies jusqu’à ce qu’il trouve refuge à Psophis. Les Érinyes tourmentent aussi Ixion, le premier mortel à commettre un meurtre dans la mythologie grecque : il tue son beau-père et, n’ayant trouvé personne pour le purifier, est condamné par Zeus lui-même. Penthésilée, qui tue accidentellement sa sœur Hippolyté, doit être purifiée par Priam. Médée, enfin, qui assassine son propre frère pour aider Jason, est poursuivie sans relâche ; même Circé refuse de lui offrir la purification rituelle.
Dans l’Iliade, elles ne se contentent pas de punir les mortels : elles frappent aussi les créatures divines. Elles ôtent la parole au cheval Xanthe pour avoir voulu avertir Achille de sa mort prochaine, et elles stérilisent Phénix pour une faute passée. Elles ne s’arrêtent pas à la mort de leur proie : elles poursuivent les âmes fautives jusque dans l’Hadès, où elles assurent les châtiments éternels dans les profondeurs du Tartare.
Au-delà des individus, les Érinyes peuvent aussi frapper une communauté entière. Tisiphone, par exemple, peut déclencher une guerre ou un fléau en guise de punition collective. Elle est chargée par Héra de semer la discorde entre Troyens et Rutules dans l’Énéide.
III. Leurs amours et leur descendance
Contrairement à d’autres divinités grecques, les Érinyes n’ont pas ou peu de récits les associant à des unions amoureuses ou à une descendance. Leur essence même repose sur une fonction répressive et vengeresse, détachée des relations affectives ou généalogiques habituelles des dieux de l’Olympe. Toutefois, dans une tradition locale arcadienne, l’Érinys de Tilphossa est associée à Poséidon, et ensemble ils engendrent le cheval Aréion, créature divine dotée d’une grande vitesse et d’un cri humain. Cette figure est parfois rapprochée de Déméter Érinys, une épiclèse de la déesse poursuivie par Poséidon, qui se transforme en jument pour lui échapper — sans succès.
Cette confusion entre les Érinyes et certaines hypostases de Déméter laisse supposer l’existence d’un culte primitif où Érinys pouvait être perçue comme une déesse ancienne de la fécondité et de la vengeance mêlées. Mais cette interprétation demeure marginale : dans la majorité des sources, les Érinyes sont des figures asexuées, incarnant la vengeance pure, sans attachement ni descendance.
IV. Leur impact sur la société moderne
Les Érinyes ont traversé les siècles en tant que symboles puissants de la conscience, de la justice immanente et du remords. Le théâtre antique, notamment avec l’Orestie d’Eschyle, a introduit une réflexion sur l’évolution de la justice : des vengeances personnelles assurées par les Érinyes à la justice civile arbitrée par les dieux et les hommes. Leur présence dans l’Enfer de Dante, dans la Divine Comédie, les fixe durablement comme figures infernales dans l’imaginaire occidental.
Elles réapparaissent dans la littérature moderne, chez Sartre (Les Mouches), Giraudoux (Électre), ou encore Jonathan Littell (Les Bienveillantes), incarnant les contradictions morales de la culpabilité et du devoir.
Dans la culture populaire, elles sont reprises dans des œuvres variées comme les jeux vidéo (Hadès, God of War), les comics (Sandman de Neil Gaiman) ou la musique classique et contemporaine. Cette survivance témoigne de leur puissance symbolique : figures de l’ordre moral fondamental, elles continuent de personnifier la vengeance, la justice implacable et le poids des fautes non expiées.
Les Érinyes faisaient l’objet d’un culte spécifique dans plusieurs régions de Grèce, notamment à Athènes, en Arcadie et en Béotie. On leur consacrait des sanctuaires, parfois cachés ou interdits d’accès tant leur puissance inspirait la crainte. À Athènes, leur autel était situé près de l’Aréopage, un lieu symbolique du jugement. On leur offrait en sacrifice des brebis ou agneaux noirs, ainsi que des libations de nêphália — un mélange de miel et d’eau, car l’usage du vin leur était proscrit.
En Arcadie, on les vénérait sous deux formes opposées : les Μανίαι (Maniai), vêtues de noir, et les Semnai, vêtues de blanc, symbolisant leur fonction purificatrice après la vengeance. Leur culte visait autant à apaiser leur colère qu’à rétablir l’ordre moral, notamment après des crimes de sang. L’entrée dans leurs bois sacrés devait se faire dans le plus grand silence, signe du respect mêlé de peur que leur inspirait la population.